10 juin 2012

Le jour où j'ai dépouillé



Eh bien voilà. Première fois depuis 5 ans que je ne travaille pas un jour d'élection. Fallait bien que la crise finisse par se faire sentir un jour. Ingrate vie de pigiste. Un jour au coeur de l'événement, le lendemain à la maison.
Je devais travailler pour la même chaîne d'infos qui m'avait employée lors de l'élection présidentielle. Et puis des restrictions budgétaires et sans doute un désintérêt pour les législatives plus tard, me voici sur le carreau. Et même si c'est bien de faire la grasse mat, de lire les journaux, de zoner sur Twitter, j'étais un peu paumée ce matin. Me voilà donc réduite à me porter volontaire au dépouillement pour exister dans cette journée démocratique !

Ce matin, ils étaient contents que je leur propose, et moi j'étais contente que quelqu'un ait besoin de moi. Alors nous avons scellé cet engagement. J'ai soigneusement mis mon bulletin dans l'urne, espérant peut-être que je saurais le reconnaître tout à l'heure, unique parmi tant d'autres. J'aurais pu laisser un signe, mais je ne voulais pas compter pour du blanc, on me l'a tant reproché.

Quelques heures plus tard, j'enfourche à nouveau mon vélo, là-bas, ils m'attendent, eux. A 19h49, je m'installe sur une petite chaise en plastoc et j'attends, sagement. Nous formons une ronde, nous n'avons rien à nous dire, c'est vrai, après tout, qu'est-ce qu'on pourrait bien se raconter ("vous aussi, vous vous sentiez seule aujourd'hui ?"). La présidente du bureau est du genre carré, du genre à bouger ses deux copines assesseur(e)s quand ça ne tourne pas rond. Elle nous briefe, dans un grand sourire, entre deux ordres aux copines. Tout semble clair, j'ai encore quelques solides souvenirs de ma première fois, j'avais 18 ans. "On n'a jamais fraudé ici, on ne va pas commencer ce soir". Dommage, quel carton ça aurait fait pour A fleur de Pau ! Tant pis, je me fais une raison, je ne serai pas journaliste aujourd'hui. 19h52, ma voisine a l'air vraiment vraiment heureuse d'être là, dingue. Tout le monde a les yeux rivés sur la grande horloge du gymnase. A 19h59, notre présidente ne tient plus "allez hop, c'est fini", elle remballe ses listes d'émargement et se jette sur la serrure de l'urne. A cet instant, un gros sifflement retentit pour nous annoncer que c'est fini, on ne vote plus, et on ne badine pas avec les règles démocratiques, ici.
Les bulletins sont rangés par 100 dans des enveloppes kraft, on s'installe tranquillement avec mes collègues d'un soir. Deux doivent ouvrir l'enveloppe et annoncer le nom, deux écrivent les résultats, bulletin après bulletin. En face de moi, la petite dame veut absolument "dépouiller". A priori, c'est ce qu'on fait. Non, en fait, elle veut absolument ouvrir l'enveloppe et annoncer le nom, comme si sa vie en dépendait, ou comme si elle pouvait ainsi avoir avant tout le monde les résultats, à moins qu'elle n'espère trouver des choses incroyables dans ces enveloppes. Bon, elle râle aussi parce que la table est collante, quelqu'un a renversé du jus d'orange, mais ça n'a rien à voir, a priori. On n'insiste pas, et on se répartit les rôles restant, parce que nous trois "ça nous est égal", on n'arrête pas de le dire. On ouvre la première grosse enveloppe, il y a bien 100 bulletins dedans. J'ai ma liste avec les douze candidats, stylo à la main, lunettes sur le nez, concentration au top, on peut y aller. Ma copine de la table collante ouvre la première enveloppe (elle kiffe, ça se voit), et annonce tout de go le premier nom. La présidente du bureau lui tombe dessus ! Malheureuse ! Elle doit juste ouvrir l'enveloppe, et donner le bulletin à la jeune femme en face, qui nous annonce le nom. Ca n'est pas aussi bien que ce qu'elle imaginait, je vois bien qu'elle est un peu déçue. Là c'est bon, chacun a bien compris son rôle et je peux vous dire que ça ne rigole pas. On va plus vite que la table d'à côté, je le vois bien. On est hyper sérieux, rien ne peut nous atteindre. Florian, Florian, Delaunay, Jay (grrr), Delaunay, Noël, Delaunay, Florian. Comme prévu, le PS et l'UMP sont au coude à coude, Florian devance tout de même la ministre sur mon bureau de vote. Je me fais un devoir de ne rien montrer, agacement joie, désespoir, je veux être une citoyenne exemplaire. Il y a des noms qui ne sortent pas, jamais, que personne ne prononcera ce soir. Les pauvres, ce sont les oubliés de la République. On a fini notre paquet, on recompte, tout est ok, pas de fraude comme prévu, je m'y engage. La présidente du bureau nous propose d'échanger nos rôles. La copine de la table qui colle veut dépouiller, on l'a compris, ce coup-ci, elle clamera les noms ! Franchement, je peux vous le dire, moi aussi j'aurais bien aimé dire les noms, et ouvrir les enveloppes, mais devant cette nécessité humaine, devant ce tel engagement démocratique, cette volonté d'accomplissement par le dépouillement, je ne peux que m'incliner. Et d'ailleurs, il faut bien l'avouer, elle le fait très bien. Elle incline à chaque fois le bulletin vers nous, pour qu'on puisse vérifier, et s'évertue à changer d'intonation à chaque prononciation du même nom. Ca nous donne une jolie série de vocalises sur "Florian", assez intéressante musicalement parlant. On tient notre rythme. A deux reprises, je suis obligée de reprendre mon collègue d'en face, qui, je le vois bien, essaie de rajouter quelques voix pour Europe-Ecologie Les Verts. Ouais ouais... Il s'est trompé, me dit-il. Ouais ouais... Je dois maintenant me concentrer pour rester exemplaire. "Florian", "Delaunay" résonnent dans ma tête et partout dans la salle, je ne dois pas me laisser perturber par les annonces faites à la table d'à côté. A la deuxième série, ça commence à devenir intéressant, moins de FN, plus de petits candidats. Et nous découvrons quelques votes blancs, ah ah, ça y est, nous y sommes, un peu d'action ! Bon, rien de drôle, en fait, juste un bulletin déchiré, une enveloppe vide, ou une enveloppe avec un bulletin UMP et un FN. Lors de l'élection présidentielle, c'était beaucoup plus rigolo, paraît-il. Au moins, il y avait du croustillant, des insultes à se mettre sous la dent ! Là, rien, ce scrutin est exemplairement démocratique.
Au fur et à mesure, je prends la mesure de mon rôle. Ces milliers de petites mains, en France, qui, au même instant que moi, forment le grand ruisseau de la démocratie. Une voix, qu'est-ce que c'est ? Sur ma feuille, de ma table, de mon bureau de vote, de ma circonscription, c'est tellement tout !

Une heure plus tard, notre sort politique est scellé. Aucune erreur, aucune fraude à signaler (n'insiste pas, Pau), juste des gens contents d'être là et de faire leur devoir. On nous remercie, on nous invite à venir boire un coup à la Mairie de Bordeaux. Chacun rentre chez soi. On me demande de revenir la semaine prochaine. Je bosse ou je bosse pas ?



Pau.

ps : je n'ai pas retrouvé mon bulletin, au fait.

1 juin 2012

Dancing in the Street food


Hellooooooo,

Bon, tout le monde me chauffe sur les articles politiques, alors je fais une pause là ;-) Non sans rire, j'ai un peu levé le pied question élections. Je suis cloîtrée chez moi depuis quelques jours, je tente de pondre de belles pages "été en Aquitaine" pour un célèbre magazine féminin. Alors je m'applique...

J'avais envie de vous parler d'un événement qui me met bien l'eau à la bouche, et qui est par ailleurs mené par une connaissance, fille super. (et un mec qui a fait des soirées du côté du Batofar parisien, dans les jardins du musée du Quai Branly...)
Et si comme moi, vous aimez la bonne bouffe, les lieux canon, et les concepts originaux, alors on va s'entendre.
Bref, ça se passe le 7 juin, youhou c'est bientôt. Ca s'appelle "Street food par les Eat'inerants", et c'est à l'i.boat (le lieu canon).
Trois chefs : Nicolas Magie (qu'on ne présente plus, mais quand même, de La Cape, à Cenon), Christophe Girardot, chef itinérant, ancien de la Table Montesquieu, et Abdel Alaoui, qui officie à C à vous (que tout le monde connaît, mais quand même : l'émission de la 5 avec la rigolote Alessandra Sublet qui va nous manquer). Ca ne vous donne pas faim, vous ?

Ils vont "cuisiner de la baraque version street food" (sic), des "petits plats urbains sucrés et salés", tout ça avec un fond sonore branché, du DJ BNX (bon ok, là tout de suite, comme ça, je ne connais pas, mais il paraît que c'est bien !). Moi ça me tente bien, tout ça. Des gens qui se bougent pour proposer des concepts alléchants, des jolis noms qui jouent le jeu, et la perspective de passer une belle soirée... Moi j'y serai ! Et vous ?

Infos pratiques :
A partir de 20h à 02h. Entrée Libre. Iboat – Bassin à Flot n°1 – Bordeaux.
pré-ventes sur digitick 30 € (8 tickets) pour éviter l’attente,
sur place le plat 8 € (soit 2 tickets), le verre de vin à 4 € (soit un ticket).

Et juste pour l'info, j'ai bien envie d'aller aussi à la Troc party #4. C'est la veille, le 6 juin, toujours à l'iboat (dingue), à 19h. C'est l'association Sew&Laine qui organise. J'adore depuis que j'ai compris le nom. Si vous ne connaissez pas encore, allez voir sur leur site www.sewetlaine.fr , ils font plein de choses sympa, et je vais souvent voir leur site. Une véritable gageure pour moi qui n'aime pas la couture, fabriquer des trucs avec mes mains, et qui n'ai pas une once de créativité !
Bon donc, lors des Troc Party, on vient forcément avec une pièce et l'on repart forcément avec autre chose. Pour cette 4e édition, on pourra échanger vêtements, accessoires, mais aussi disques et vinyles, le tout en musique, évidemment. Je pense que ça va en intéresser certain(e)s.

Infos pratiques :
Inscriptions par mail à contact@sewetlaine.com ou  09 53 38 91 73. 5 € l'entrée, et tout ce qui n'est pas échangé est donné à une structure sociale (+1 !)

Régalez-vous !

A bientôt,

Pau.

ps : et le titre, c'est pour vous mettre ça dans la tête. Tout ce que j'aime...

http://www.youtube.com/watch?v=CdvITn5cAVc


22 mai 2012

Du temps de l'ORTF...

Hello !
A défaut d'avoir un peu de temps pour écrire ces jours-ci, je publie ce papier, rédigé à la veille du second tour de la présidentielle à Tulle. Pour tout vous dire, je m'étais auto-censurée, vous comprendrez sans doute pourquoi...

A très vite,
Pau.

(De l'autre côté de la barrière... Photo AE)


"A quelques heures de retrouver tous mes collègues journalistes dans une jolie petite bourgade de Corrèze, j'avais envie de vous raconter deux ou trois choses qui m'avaient légèrement contrariée le 22 avril dernier.
"Je veux être le président de la justice", nous dit François Hollande. Formidable, parlons-en à son service de presse. Justice et liberté de la presse, c'est important aussi, non ?
Quelques anecdotes, donc.

Le 21 avril dernier, lors de l'installation pré-premier tour, à Tulle, les caméras étaient évidemment trop nombreuses. Pas assez de place pour les pieds de caméra, tout le monde veut être bien placé. Pour cela, il faut arriver tôt, le plus tôt possible, pour avoir la meilleur place possible, poser son pied pour marquer son territoire. De ma courte carrière journalistique, je n'ai jamais vu d'emplacement pré-réservé pour un média, qui ne serait là lui-même pour le conquérir ! Bref, ce soir-là, alors que tous les emplacements étaient pris, et les équipes techniques bien en place, vers 19h30, une équipe d'une très grande chaîne privée (genre grosses audiences pour ne pas la citer) arrive avec une responsable de la communication du candidat FH. Ils regardent l'estrade, plus de place pour s'installer. Ils reluquent l'emplacement d'une agence, AP, quasiment dans l'axe du pupitre d'où FH fera son discours. La responsable com dit tout simplement "qui c'est, là ? Bon, on va mettre biiip ici. Enlevez moi ce pied. Ne vous inquiétez pas, on va vous installer là" (en gros). Un peu penaud, le JRI n'a pas vraiment envie de virer un collègue, absent par ailleurs, car lui non plus n'aimerait pas que ça lui arrive, un jour. Prévenus par d'autres journalistes (que je ne citerai pas mais que je connais très bien) qui assistent à la scène médusés, les journalistes de AP reviennent, il étaient partis sereins, tiens. Ils ne comprennent pas trop pourquoi ils devraient bouger, bataillent, parlent. Finalement, ils bougent leur pied de caméra pour le mettre à l'extrémité de l'estrade. Tranquillement, la très grande chaîne privée s'installe sur la place de rêve. Sans préjuger de ce qui a bien pu être débattu, prévu, dealé, je trouve ça bizarre. Un peu agaçant, en fait.

Le 22 avril après-midi, un de nos journalistes (équipe d'une chaîne d'info en continu, vous voyez le truc ?), parvient à rentrer (sans effraction, hein !) dans l'enceinte du Conseil général de Corrèze, avec des équipes de TF1 et France 2. Il demande au service de presse du CG s'il peut juste tourner quelques images de FH à son arrivée, voire dans son bureau où il doit écrire son discours. Pendant de très longues minutes, le service com refuse, et lui demande de partir. Mais pas à TF1 et France 2. Il tente de négocier, sec. Mais le refus est formel. Le chargé de com du CG le menace d'appeler la sécurité. Finalement, notre journaliste sera viré, très fermement par d'autres communicants arrivés sur place. Argument : TF1 et France 2 ont "dealé" ces images il y a bien longtemps. Des lieux ne peuvent pas être ouverts aux journalistes ? Ca se conçoit, évidemment. A certains, mais pas à d'autres, plus difficile à comprendre. Les notions d'égalité et de justice m'échappent un peu. Surtout quand il s'agit d'un lieu public.

Le soir, tous les journalistes attendent FH au Centre culturel, où il doit faire sa déclaration. Une attachée de presse tente de nous faire quitter le parking en nous disant que nous n'avons pas le droit de filmer son arrivée (pas le droit ? Sur un parking public d'une salle municipale ?). Soi-disant, un "pool" est prévu (une équipe d'un média tourne les images et les donne à toutes les autres chaînes, pour éviter la multiplication des caméras). Personne n'a entendu parler de ce pool, bizarre. Nous décidons de rester sur le parking. On nous demande de rester derrière des barrières. Bizarre, les équipes de France 2 s'installent de l'autre côté, elles. Je vais donc demander gentiment si nous pouvons passer de l'autre côté de la barrière, nous aussi, pour avoir une meilleure image, éventuellement une mini-interview à l'arrivée de FH. Refus de l'attachée de presse. France 2 a demandé l'autorisation depuis longtemps. (Depuis, nous avons appris que rien n'avait été négocié, tout s'est organisé au dernier moment NDLR) Tiens, bizarre, c'est maintenant TF1 qui passe de l'autre côté de la barrière. Je retourne demander si l'espace est désormais ouvert à tous (je sais, je suis chiante), ou si TF1 a aussi "dealé" ça depuis longtemps. Les hommes de la sécurité me repoussent et me demandent de partir, je leur demande de pouvoir parler à l'attachée de presse. Ils refusent même de l'appeler pour moi. Plusieurs journalistes se font ainsi tout simplement virer. Même Victor Robert, la star beau-gosse de la maison C+ fait le pied de grue derrière les barrières. Nous, petits médias, nous attendrons le candidat-futur-président sous la pluie. Qu'il se rassure, il ne sera pas gêné par nos micros.

Je ne reproche pas tellement à ces grosses chaînes de "profiter" de ce système-là pour travailler dans les meilleures conditions possibles. Après tout, je ferais sans doute la même chose à leur place et trouverais ça légitime. J'ai plus de mal à comprendre ce comportement de la part d'équipes de com d'un candidat qui prône l'exemplarité. On ouvre les portes à tout le monde, ou à personne. Pas de "deux poids, deux mesures", svp. On le refuse au sujet des puissants, dans la justice. Refusons-le pour les médias.

Quelques anecdotes, donc. Qui m'amènent à penser que le pouvoir finit toujours par monter à la tête. Et qu'il est bien dommage de reproduire des comportements qu'on a critiqués pendant cinq ans.

Allez, salut les amis, je range ma machine à râler, je suis quand même super contente d'y retourner ! "

9 mai 2012

Tulle, 6 mai



Samedi 5 mai, 15h : J'arrive sur Tulle. Passage par la place de la Cathédrale. C'est donc là que tout se passera, en plein air, zéro protection contre la pluie et le vent qui nous avaient tant malmenés il y a deux semaines. Pas de praticable pour les journalistes, petite scène, pas de salle pour la presse écrite... Bon. Nous devons être bien mal habitués.

16h : toute l'équipe se retrouve à l'hôtel pour un point sur l'organisation. Quatre cameramen-women, trois rédacteurs, une stagiaire. Manquent les deux techniciens qui travaillent d'arrache-pied pour mettre en place tous nos moyens, et les deux motards, qui nous retrouveront demain. Nous mettons en place le dispositif. On a envie de se marrer, tant l'excitation est grande. Mais il faut rester sérieux, ne pas se disperser, que chacun intègre bien son rôle, sa tâche, son emploi du temps. La journée va être folle.

18h : l'équipe du PS nous a donné rendez-vous à l'Hôtel Mercure de Tulle, pour nous informer du dispositif, et nous donner nos accréditations. Il y a du monde partout, des têtes connues, les "pontes" du Hollande tour, comme ils se plaisent à le/se décrire. Je suis contente de croiser certaines personnes. D'autres, beaucoup moins...
La responsable de la communication monte sur une chaise, se fait chambrer puis énonce le dispositif. En gros, il faudra s'adapter. "En cas de victoire...", ils préfèrent évoquer cette éventualité. "Si FH n'est pas élu...", là, rien ne se passera comme prévu. L'équipe de campagne préfère éluder cette idée. C'est à se demander s'ils ont même envisagé cette option ! Quelques questions, puis on nous distribue nos badges faussement magiques. Il se trouve que je suis à côté du carton rempli des sésames. Les journalistes se mettent à pousser dans tous les sens et à crier pour être servis en premier. J'hallucine. derrière, ça pousse.
Je me retourne sur le pressé à lunettes qui tente de me passer devant : "pas de panique, il y en aura pour tout le monde..." Certains "grands" médias ont l'air de penser que la délivrance des accred se fait dans l'ordre des audiences...
Dans les couloirs, avec les attachés de presse, entre journalistes, ça discute, ça négocie. On demande des précisions, on veut connaître chaque détail du déroulement de la journée. Alors qu'on sait très bien que tout explosera en vol demain. Que, sans doute, rien ne se passera comme prévu, et qu'il faudra s'adapter. Les images en exclu, petites infos des canards, se discutent aussi dans ces moments-là.

20h : notre équipe se retrouve au restaurant. On reparle du premier tour, anecdotes et couacs. On fait une photo de groupe. Nous sommes tous là, chacun sait ce qu'il a à faire. Certains angoissent, veulent aller se coucher au plus tôt. D'autres auraient bien envie de boire quelques verres. J'hésite. Trop de fatigue.

Dimanche 6 mai, 5h39 : Yeux ouverts. Mal au crâne mais esprit en ébullition. Impossible de me rendormir, trop de choses se bousculent dans ma tête. Nous y sommes donc ?

6h15 : le réveil sonne. Je ne m'étais pas rendormie.

6h55 : nous arrivons sur le lieu de vote. Quelques photographes sont déjà là. Toujours les mêmes matinaux, qui viennent pour marquer leur territoire. Premier direct à 7h30. A côté de nous, deux Anglais de Sky tv. Sympas, british, pros. La classe anglaise.

9h : la foule de journalistes, policiers, membres de l'équipe de campagne grossit de minute en minute, si bien que la police doit mettre en place une déviation. Je suis censée partir à Sarran, filmer le vote de Bernadette Chirac. Je bou(d)e, je trépigne. J'ai envie de rester à Tulle, d'être là où ça se passe. Ma rédaction en chef me demande finalement de rester ici, l'heure du vote de Bernadette Chirac est incertaine, autant être utile ici. Je saute de joie !
Avec ma grosse caméra sur l'épaule, je tente de me frayer une place le long de la barrière, entre les équipes de France 24 et du Petit Journal (j'aime pas trop être à côté d'eux, généralement). Je me retrouve à attendre aux côtés d'un photographe amateur avec un matos de pro, très bavard. Français, il vit en Amérique du sud, mais est revenu pendant la campagne. Vient prendre des photos ici et espère faire le buzz avec ses clichés (prononcer buse). Je demande gentiment au bénévole de la sécurité juste devant moi s'il pourra se décaler de quelques centimètres quand François Hollande arrivera, ou se reculer, pour que je puisse faire une image. Il me dit que non. Bon ben ok, merci.

10h30 : FH arrive. Sa voiture le dépose au bout de la barrière. Je quitte mon poste en courant, pour espérer avoir une image. Je tourne, il est juste en face de moi, serre des mains, fait des bises. Je tends mon micro, et crie une question brillante de journée de vote du type "comment vous sentez-vous aujourd'hui M. Hollande ?". Il regarde mon micro, ne répond pas et continue son chemin. C'est la cohue, évidemment. Il s'engouffre dans son bureau de vote. Je tente de retrouver une bonne place. Je fais une image de sa sortie. Ces deux ou trois secondes si dingues où des dizaines de journalistes crient la même chose : "Par ici s'il vous plaît !". L'image en boîte, je cours jusqu'à sa voiture. Là, la bataille est terrible, l'espace, pas bien grand, et la sécurité, sur les dents. On a dû demander à Valérie T. de sourire aujourd'hui car elle garde un visage serein alors qu'elle semble d'habitude excédée et stressée par ces bains de foule. J'arrive à faire une belle image, je suis en face d'eux, quelques secondes dingues avant de me faire éjecter par la force de la masse qui me tombe dessus. Arrivés jusqu'à la voiture, la violence entre journalistes est à son comble, certains se font littéralement écraser contre le mur. J'en vois deux ou trois qui se poussent et se repoussent, s'insultent en en oubliant presque leur photo. Bon ils se battent, quoi. Un journaliste se prend violemment une portière dans la figure, la voiture tente de se frayer un chemin parmi la cohue de flashes. Les journalistes courent à côté de la voiture et shootent aux fenêtres, sur une centaine de mètres. La voiture accélère ensuite, c'est fini. Jamais vu une telle violence.



11h45 : je file à Sarran. Sur la route, des trombes d'eau. J'ai l'impression qu'il pleut tout le temps, dans cette cuvette de la région ! Sur place, quelques journalistes, bien moins que le 22 avril dernier. L'un deux me parle de A Fleur de Pau et de mon récit du premier tour (yeaaaaaah !). Bernadette Chirac arrive. Cette fois, je ne sors pas l'attendre dehors sous la pluie, pour éviter toute buée sur l'objectif de ma caméra. Elle vote, deux fois, évidemment. Elle est de moins bonne humeur que la dernière fois, mais accepte quand même de répondre à nos questions, dans une autre salle "pour ne pas gêner les autres électeurs". Elle est agacée par nos questions sur la campagne de Nicolas Sarkozy, sur la stature de FH, qu'elle avait critiquée. Elle finit par nous lâcher que son mari était un vrai Corrézien, lui, pas un Normand ! Mais qu'une élection de FH serait quand même profitable à la Corrèze. Je file à Tulle, le marathon continue.

13h30 : j'arrive au Conseil général. Notre technicien est venu installer ici le véhicule satellite qui était ce matin au bureau de vote. D'autres collègues arrivent avec une poche remplie de sandwiches. Bénis soient-ils. J'envoie mes images. Les duplex devant la porte toujours bien fermée du CG s'enchaînent. Je tente de m'allonger dans la voiture quelques minutes, de réduire le rythme. Ma tête tourne. Je me remplis de la chaleur des rayons de soleil, enfin là ! Puis nous attendons.
Nous n'avons aucune information sur l'heure d'arrivée de FH à son bureau du CG alors nous sommes sur le qui-vive, prêts à dégainer la caméra à chaque instant. C'est usant. Mes collègues partent pour la place de la Cathédrale, il commence à y avoir du monde... Le GIPN arrive au CG. Puis FH arrive en trombe, à son tour. Valérie T. nous fait un petit signe de la main, cachée derrière ses lunettes noires. A l'intérieur, France 2 et TF1 ont été autorisées à tourner quelques images... L'ORTF is back. Tout le monde a l'air de trouver ça normal. De l'extérieur, on observe un journaliste de France 2 en colère contre le service de com ou de sécurité. Il essaie de faire rentrer une collègue de FR2 dans le CG semble-t-il. Il crie très fort : "Il s'agit du prochain chef de l'Etat. Vous pensez vraiment qu'il souhaite se mettre à dos France Télévisions ?" J'hésite entre rire devant tant de ridicule, ou pleurer sur mon métier.

19h30 : je commence à m'équiper. Tout à l'heure, je devrai suivre la voiture de François Hollande en moto, tout en filmant. Aviwest (c'est le système qui nous permet de transmettre en direct les images que nous filmons) sur le ventre, petite caméra à la main, manteaux contre la pluie, casque de moto avec en-dessous le kit mains libres... Je m'installe sur la moto, il faut être prêts à partir à tout moment, dès que le cortège de FH franchira les portes du CG. Je resterai ainsi pendant plus d'une heure, sans bouger. A 20h, je ne suis même pas l'annonce du résultat, qui tombe en même temps que des litres d'eau. On le connaît depuis plus de deux heures, évidemment. Tous les journalistes piétinent devant le portail, avec leur casque sur la tête. Ceux qui n'en portent pas sont des badauds, qui sont venus en espérant apercevoir leur nouveau président, ou un bout de sa main, au détour d'une fenêtre de bagnole... Fausses alertes. La rumeur d'un malaise de FH court. Rumeurs, rumeurs... On voit finalement le portail s'ouvrir, les motards qui nous conduisent relancent les moteurs. Puis on se résigne. Vers 21h15, enfin, ça bouge. Différemment des autres fois, plus intensément. La voiture déboule devant moi, je vois FH tout sourire saluer par la fenêtre. La moto démarre fort, très fort, je suis plaquée vers l'arrière comme dans un décollage d'avion. Le cortège de voitures et motos descend à vive allure. Les motards jouent des "coudes" pour être bien placés, pour que l'on puisse faire une image, mais la route est sinueuse, assez étroite, et c'est trop risqué. Je porte la caméra haut, le plus haut possible, à bout de bras, en espérant que cela fasse une image potable. J'ai l'impression que cette descente dure 15 secondes. Nous déboulons tous sur la Place de la Cathédrale, nous descendons tous de nos motos en courant, casque toujours sur la tête, pour nous jeter dans la cohue de sécurité, fans, heureux, familles, enfants, journalistes. C'est très violent, les gens crient de toutes parts, nous poussent. ce coup-ci, ils veulent eux-aussi, leur image de ce moment. Je suis bloquée par les barrières, mes collègues prennent le relais de l'autre côté. Je suis coincée derrière la cathédrale, et j'entends la clameur, énorme, gronder lorsque FH monte sur la scène. C'est incroyable, je frissonne. Mais je ne vois rien. En changeant batteries, cartes mémoire, en donnant le matériel à toute hâte à mon collègue qui doit prendre le relais, je peste "mais pourquoi je suis là, bordel, je suis là mais je ne vois rien !!" (je trouve toujours un moyen de râler, n'est-ce pas ?). Je n'ai absolument rien entendu du discours... Je remonte sur ma moto et j'attends à nouveau. J'ai lâché la caméra à un collègue, je n'ai gardé que le micro, au cas où il dirait quelques mots à la fenêtre de sa voiture, façon Chirac... Au loin, ça gronde. On voit que tout bouge tout d'un coup, le cortège sort à une vitesse folle, sous les cris et applaudissements du public, une quinzaine de motos s'engouffre derrière le cortège. Là, je me demande vraiment si je suis en train de vivre ce que je suis en train de vivre. Moi la petite journaliste pas sûre d'elle, et de son boulot, qui n'avais encore jamais oser toucher une caméra il y a cinq ans, qui avais suivi la dernière campagne présidentielle comme stagiaire, le soir, après mes journées de boulot à Sud Ouest. Voilà, j'y suis. Et beaucoup donneraient sans doute cher pour être à ma place...
Bref, 45 minutes de moto, à toute vitesse. Partout, à chaque croisement de route, sur chaque pont d'autoroute, les gens sont là, crient, applaudissent, les flashs crépitent à notre passage (bon, plutôt à celui de FH qu'au mien, j'en conviens, mais quand même...), il y a même des fumigènes. Sur la route, certains sont fous. Les motards de TF1 doublent tout le monde sur la bande d'arrêt d'urgence, le cameraman debout sur la moto. Ils zigzaguent, s'imposent, freinent pour empêcher un concurrent de passer, sont dingues. Nous avons dit pas de prise de risque, nous ne prenons pas de risque. Je kiffe ! Notre cameraman s'approche de la voiture et fait de supers images. Nous arrivons à l'aéroport de Brive, des milliers de gens sont là, le long de la route, applaudissent. L'étau se referme. Je saute de la moto et pars en courant. FH est déjà, à nouveau, en plein bain de foule. Sa sécurité a l'air paniquée. Les gens sont hystériques, nous poussent, veulent avoir leur part du gâteau, en ont marre de ces journalistes qui s'interposent entre leur président et eux, partout, tout le temps. Nous arrivons à arracher un mot à FH, pendant qu'on m'arrache la tête, en appuyant fort, très fort, sur mon casque de toutes parts. Je me laisse emporter par la foule, FH s'en va, il passe la grille, c'est fini. Je cours encore un peu, à la recherche de quelque chose à faire. Mais non, c'est fini. Des collègues nous attendent avec un véhicule satellite pour envoyer nos images. Les journalistes parisiens reprennent l'avion, déjà, si vite. A peine le temps de se remercier et de se dire que ce qu'on a vécu était fort. Je suis affamée, j'ai la gorge sèche, il n'y a rien à boire nulle part.
A mon tour, je rentre en moto sur Tulle. 25 minutes au retour. Je suis avachie sur l'énorme moto à selle chauffante (!), au creux de trois gros manteaux, je lutte contre le sommeil. Je me laisser bercer par la route, les images, les flashes, les cris.

0h15 : De retour à Tulle, la fête bat encore son plein. Genre fêtes de Bayonne, les cadavres de bouteilles de bière jonchent le sol, des musiques kitsch retentissent, sourdes, dans ma tête. On finit de plier câbles et matériel. On n'a même pas ouvert la bouteille de rouge que j'avais emmenée, mais on a mangé tous les Chamallows. Certains vont manger un bout, boire un verre. Les gens sont joyeux dans les rues, il souffle un petit vent de je-ne-sais-quoi de sérénité, d'autres ont l'alcool triste. Je vais dormir, demain, il y a encore les matinales, les directs à 7h, l'après, les journaux du matin, les analyses et les "Tulle s'est réveillé...". C'est fini. Même pas la force de pleurer.

Pau.

24 avr. 2012

Tulle, 22 avril


Samedi 21 avril, 18h30 : Nous arrivons à Tulle. Une fois de plus cette année. Sur le parking du Centre culturel et sportif d'où François Hollande fera sa déclaration demain soir, des dizaines de camions-satellites se pressent. Des techniciens sortent de partout, les câbles jonchent le sol. Dans la salle, on découvre les longues tables vides, qui attendent ordinateurs et journalistes. Les scènes "praticables" pour les caméras sont trop peu nombreuses, comme d'habitude. Il faut se faire une place, la meilleure, la moins excentrée possible. A notre tour, nous mettons en place nos plateaux, pieds de caméras. Les traits sont déjà tirés.

21h : Toute notre équipe se retrouve au restaurant. Bondé. De journalistes, techniciens, équipes de campagne et de com. La soirée de demain est dans toutes les têtes, sur toutes les lèvres. A notre table, un technicien, un journaliste pour les plateaux, un autre pour les directs d'ambiance, trois cameramen (dont deux women), une ex-stagiaire originaire de Tulle qui prodiguera petits conseils sur la ville tout au long du weekend. On trinque au 22 avril. On est heureux d'être là. D'être enfin là, après de longs mois de campagne, que nous avons tous suivie, de près ou de loin. Pour ma part, j'étais déjà là il y a plusieurs mois, lors de l'élection de FH à la tête du Conseil général, lors de sa déclaration de candidature à la primaire socialiste... Quelle longue campagne.

22h30 : Nous regagnons l'hôtel. Il faut être raisonnables, la journée de demain va être longue. Pourtant, l'atmosphère est électrique, on boirait bien un verre... Toute la soirée, nous avons parlé de notre dispositif, pour être au plus près de FH, et le maximum présents à l'antenne. Ca va secouer. Bizarrement, je n'ai pas de mal à m'endormir. Si fatiguée... Je rêve que je filme Nicolas Dupont-Aignan lors d'un reportage. Surmenage ?

Dimanche, 8h15 : C'est parti. Une partie de l'équipe est déjà au Centre culturel, pour s'assurer que notre pied de caméra n'a pas été bougé pendant la soirée ou au petit matin, par une équipe jalouse de notre emplacement, peu soucieuse des règles d'entente cordiale entre journalistes (non, je déconne, y'a pas de règle). Ouf, rien n'a bougé. J'embarque une caméra et file du côté de la permanence de François Hollande, d'où il doit partir prendre un café avant d'aller voter. Son petit rituel, paraît-il. Sauf que son café habituel est fermé. Mauvais présage ? Il s'enfermera jusqu'à presque 10h. Quatre caméras, 6 photographes sont là. C'est peu, les autres, la cohue, l'attendent à son bureau de vote. Il pleut, il faut mettre les caméras à l'abri. Il fait très froid, aussi. A chaque arrivée de conseiller, ou lorsque la porte au loin s'ouvre, je jette ma caméra sur l'épaule, avant de me raviser sous son poids, quelques minutes plus tard. Je suis obligée de partir avant qu'il ne sorte. C'est moi qui dois tourner le vote de Bernadette Chirac à Sarran, prévu pour 11h30. Je ne peux pas prendre le risque de la louper. La dame se réserve le droit de planter les journalistes, paraît-il.

10h30 : J'arrive à Sarran. Ici, toutes les affiches électorales ont été arrachées, sauf celle de FH. Corrèze forever. A la place, il y a Jacques Chirac, tout fringant de 1981. Le message est clair.

11h45 : Nous attendons sous la pluie depuis plus d'une heure. Je suis congelée, je ne sens plus mes pieds. Il fait 5 degrés dans ce coin montagneux... Europe 1, RTL, Radio France, l'AfP, France 2, M6, la Montagne... Bernadette attire toujours les foules. Ses fans et amis de longue date l'attendent aussi. Elle arrive, file dans le bureau de vote. A l'intérieur, il doit faire 25 degrés. Humidité, chaud-froid, ma caméra est pleine de buée, l'enfer. Elle prend soigneusement plusieurs bulletins, en deux exemplaires. Elle n'a pas sa carte d'électeur mais montre son passeport. Le responsable du bureau de vote rigole. Elle reste longuement dans l'isoloir, les caméras tournent et les flashs sont prêts à crépiter. Elle vote, deux fois. Puis s'arrête pour répondre à nos questions. Jacques était trop fatigué pour faire le trajet depuis Paris, nous explique-t-elle. Pour qui a-t-elle vote ? Le vote est secret, nous répond-t-elle. Elle dit qu'elle garde des souvenirs émus, forts, de ces journées de vote, en tant que femme de candidat, que la présidentielle est l'élection majeure, qu'elle n'a suivi que la campagne de Nicolas Sarkozy. Que Jacques Chirac ne commente plus la politique actuelle, depuis la fin de son mandat. Elle confie même qu'il a regretté son fameux "trait d'humour corrézien" lorsqu'il avait dit qu'il voterait Hollande, il y a quelques mois.

12h20 : je quitte Sarran. Pas contente de moi et de mes images. Comme d'hab.

13h : A Tulle, j'envoie mes images. Je retrouve le reste de l'équipe pour manger vite fait une paella prévue par le PS pour les journalistes. Il paraît que la cohue a été terrible, ce matin, à l'arrivée de FH à son bureau de vote. Une vraie bataille, tout sauf rangée. Il a fallu jouer des épaules pour obtenir une image.

14h : tout est en place, y'a plus qu'à attendre. Je repasse par l'hôtel, chercher un autre pull. Sinon, je pense que je vais mourir de froid, ou d'une pneumonie avant ce soir.

15h30 : on a beau faire le tour, on est prêts. Une partie de l'équipe attend devant le restaurant où FH déjeune, prête à le suivre en moto pour faire quelques images, et savoir où il va passer son après-midi. Nous partons au Conseil général. C'est là qu'il doit venir écrire son discours. Et puis nous l'attendons. La caméra prête à tourner, nous guettons les voitures. Plus le temps passe, plus les journalistes sont nombreux. Nous nous entassons sous les parapluies en attendant que les averses passent. Je porte maintenant deux tee-shirts, deux pulls, et même deux manteaux ! Un vrai bonhomme Michelin ! La caméra ne me fait même plus mal sur l'épaule molletonnée. Peu à peu, des hommes de la sécurité se mettent en place devant l'entrée du parking. Ils sont presque une dizaine devant un portail ! Zen, les gars...


18h environ : Trois voitures débarquent en trombe. Dans la première, un responsable com de l'équipe de FH klaxonne et crie, fenêtres ouvertes, de dégager le passage. Dans la deuxième voiture aux fenêtres très teintées, on suppose qu'il y a FH. Quelle image ! Tout ça pour ça... Nous faisons un direct, pour dire que François Hollande est bien là. Nous laissons un JRI de notre équipe, avec une moto, pour le suivre lors de sa redescente vers le Centre culturel.

18h30 : en bas, les choses s'accélèrent, la salle s'est remplie de tous les côtés. Militants et supporters, relégués dans les tribunes sur le côté, ou derrière le mur de caméras sur estrade. Ils doivent nous détester... FH va donc s'adresser à des journalistes ! Nous faisons nos ultimes tests et répétitions de directs. Je m'harnache : caméra, et sur le dos, un gros sac avec un système HF, pour nous permettre de retransmettre les images en direct, casque avec retour antenne sur les oreilles. Je plie sous le poids mais j'ai hâte. Nous sommes prêts.


19h55 : nous courons vers la salle. A l'annonce des résultats, les militants crient leur joie. Je filme, sans savoir si ça passe en direct...

20h05 : nous nous mettons en place dehors, pour attendre FH. Il se murmure qu'il pourrait faire sa déclaration très vite après les résultats. Tout le monde est un peu tendu, moi la première. Je me prends la tête avec le service com de FH (Vous explique pourquoi dans un prochain billet). La pluie tombe fort, très fort. Le technicien-bonne fée nous amène un peu de charcuterie pour prendre des forces. On tente de s'entendre avec les autres chaînes : pas de cohue, histoire que tout le monde ait son image. De toute façon, nous sommes relégués derrière une barrière, impossible d'approcher FH.

21h25 environ : notre collègue posté au Conseil général depuis des heures nous prévient : FH vient de quitter son bureau. Ca crie "il arrive !". Ca bouge dans tous les sens. On relance les caméras, on allume les minettes (lumières), on ne bouge plus. Environ trois minutes plus tard, on voit descendre le cortège, les voitures s'arrêtent, les fans crient dehors. Les flashs crépitent et FH apparaît de loin (sans manteau, genre il faisait bien chaud chez moi au Conseil général...). Pendant qu'il descend les marches qui le mènent du parking à la salle, les journalistes gueulent dans tous les sens pour avoir une bribe d'interview "FRANCOIS, FRANCOIS !" "M. HOLLANDE". Un journaliste crie même "M. LE PRESIDENT" (non mais pfffff, comme si ça pouvait le convaincre !). Il nous salue mais s'engouffre dans la salle. On part en courant pour faire une image de son arrivée. Juste à temps, je peux filmer les militants qui crient lors de son entrée... Je n'écoute même pas son discours, trop occupée que je suis avec ce que je dois faire. Pour être honnête, je suis un peu paumée, ça va très vite, je suis bousculée de partout, je ne sais pas ce qu'il va faire, où je dois aller. J'ai peur de louper LE truc. Après quelques minutes, toujours sur la scène, il vient devant nos micros. Est-ce que je tourne, est-ce que ça marche ? Mais qui appuie si fort sur mon dos ? Je vais tomber. Les attachés de com forment une barrière pour bloquer les journalistes mais plient sous leur poids. L'une d'entre eux me broie les côtes avec ses coudes. Il a l'air paumé, submergé, tendu. Loin de l'expression de maîtrise sereine et de la bonhomie habituelle. Il ne sourit pas. Peut-être réalise-t-il, ce soir ? En une fraction de secondes, on sent qu'il va venir vers nous. Il saute de la scène et va vers les militants. Une vague de caméras et de mecs costauds me tombe dessus, je suis poussée de tous les côtés, je ne sais même pas comment je tiens encore debout. Mon collègue me tient par le dos, me guide, me porte quasiment. Mais c'est quoi ce truc de fou ? Je lève ma caméra aussi haut que je peux, à bout de bras, elle est vraiment très très lourde. Nous faisons ainsi une trentaine de mètres, je n'ai aucune idée du temps que ça dure, je vois à peine ce que je filme. Il arrive vers les militants du fond de la salle, face à eux, il retrouve son sourire. Les journalistes renversent tout sur leur passage, même les estrades de leurs collègues, qui les regardent ébahis, en hauteur, se battre dans la masse. L'équipe de com, prise dans la folie, tentant d'aider le service de sécurité débordé par le bain de foule, nous crie "mais vous êtes complètement fous ?? Mais arrêtez  !!" A bout de forces, je donne la caméra à mon collègue, et lui prends le micro. Mais je garde le sac avec la transmission, nous sommes donc reliés par un câble et devons rester collés, à tout prix, pour garder une image. Nous ne savons même pas si nos images sont diffusées à l'antenne. Mon collègue est plus costaud, il passe devant, je le suis et parviens à hisser mon micro près de FH. Ca crie et ça s'insulte dans tous les sens. Caméra, micro, tous mes câbles sont emmêlés. On m'écrase les pieds, les côtes, on s'appuie sur moi. La meute avance telle une tortue. J'approche de FH et lui demande "vous y croyez plus fort que jamais ?" (oui, je sais, je vous avais déjà dit que j'étais la reine des questions débilo-lunaires). Il répond "oh oui,  j'ai toutes les raisons d'y croire". Et la foule l'emporte. Bien joué, Pau. Nous faisons ainsi tout le tour de la salle. Au fond, derrière la scène, la sécu parvient à nous repousser. Nous tentons d'interroger Valérie Trierweiler. Elle fait la gueule, ne nous regarde pas. Nous partons en courant de l'autre côté, pour tenter de faire sa sortie. Là, nous attendons plusieurs longues minutes devant une porte fermée. Tout d'un coup, ça bouge dans tous les sens, je ne sais par quelle intuition magique. FH sort, suivi de sa campagne et refait un bain de foule au milieu des militants amassés pour l'apercevoir. Certains nous insultent, nous qui les coupons de leur idole, les empêchons de l'approcher. D'autres nous soutiennent, nous encouragent et font de la place sur notre passage. Car nous bousculons tout, sans regarder l'âge ou la condition. Les parents éloignent les plus jeunes et les âgés flippent un peu. Mon collègue est au plus près de FH et fait de belles images. Dans l'escalier menant au parking, il passe mais la sécu me bloque. Obligée de grimper via une butte glissante. Un gentil monsieur me tend la main et me hisse en haut. Je cours rejoindre mon collègue, qui fait une dernière image de FH à la fenêtre de sa voiture. Sur sa moto avec chauffeur, un autre JRi de notre équipe est prêt à partir. Hystérique, je lui tape dans le dos et lui crie "t'es le meilleur, vas-y !!!!". Il me regarde comme si j'étais barjo. Je suis barjo. Les gens suivent la voiture en courant et puis c'est fini. Tout d'un coup, comme ça. Nous redescendons vers la salle, encore sous la pression et l'hystérie collective. "C'était bon, ça !". Quelques minutes plus tard, l'excitation ne se décide pas à descendre. Dans la salle, les gens partent peu à peu, les cameramen replient déjà leur matériel, les photographes et rédacteurs, eux, s'affairent sur leur ordi. Il faut envoyer papiers et images au plus vite. Nos collègues descendus de Paris filent vite : le bus affrété pour les journalistes va partir, et l'avion ensuite. Au-revoir, merci, c'est déjà fini, si vite ?


22h45 : la salle se vide, nous renvoyons toutes les images faites pendant le bain de foule. Puis nous allons chercher quelque chose à grignoter. Les premières douleurs dans le corps se font sentir. L'organisation arrache déjà l'affiche "C'est maintenant". Dans les tribunes, les journalistes étrangers continuent leurs directs.

23h : nous commençons à ranger, nous aussi. Enrouler les câbles, sous la pluie. Porter le pied de caméra, et le matériel alors qu'on n'a plus de force. Les collègues s'en vont peu à peu. Je tente de me réchauffer dans le camion satellite, je sens les jambes qui tiraillent. Entre collègues et techniciens, on échange des regards, soit complices "c'était fort quand même", soit haineux "tu es le beau salaud qui m'a poussé"...

23h30 : tout est rangé, on fait le point, on n'a rien perdu, miracle ! Notre cameraman et son motard reviennent, trempés. Ils ont réussi à avoir une dernière interview de FH, au pied de son avion à l'aéroport de Brive, après une course-poursuite de 40 minutes sous une pluie battante. Quelle journée de dingues. On a du mal à partir, à se résigner, à se décider. On est épuisés, mais est-ce bien fini ?

(Le rangement, c'est maintenant ! Copyright AE)


C'était dur, mais on remet ça le 6 mai, sans hésitation.

A très vite,
Pau.